Claude Baty : « J’essaie d’être évangélique et réformé »

Ancien président de la Fédération protestante de France, Claude Baty porte un regard rétrospectif sur ses deux mandats. De « Protestants en fête » à la création du CNEF, il revient sur les enjeux de visibilité, d’unité, et sur les relations entre les différentes familles du protestantisme français.

Depuis son départ de la direction de la Fédération protestante de France, en 2013, le pasteur libriste Claude Baty est un homme à la parole rare. Ses deux mandats à la tête de la FPF, mais aussi de nombreuses responsabilités de premier plan et une expérience incomparable, lui confèrent un regard particulièrement précieux sur le protestantisme français.

Nous le remercions pour ces deux entretiens. Dans ce premier volet, il nous livre son regard sur la Fédération protestante de France. 

1/ Claude Baty, merci de vous présenter

Je viens de la campagne charentaise. Je suis né à Matha en Charente-Maritime, dans une famille doublement minoritaire. Originaire du Poitou (Moncoutant), elle avait émigrée au début du XXe siècle pour des raisons économiques. Elle appartenait aussi à ce petit peuple protestant vivant en milieu catholique. Ce statut forge une mentalité où l’exemplarité, notamment, est exigée !

J’ai obtenu une maitrise en théologie à la Faculté de Théologie évangélique de Vaux-sur—Seine. J’ai ensuite étudié un an à l’Institut catholique de Paris, rue d’Assas, dans la section d’études bibliques. À la suite de ces études, je suis parti, marié, en coopération à Brazzaville, où j’ai exercé comme pasteur pendant deux ans dans le cadre du VSN (Volontariat du service national), plus une année comme « missionnaire suédois » ! Mon Union d’Eglises évangéliques libres m’a ensuite demandé de rentrer en France pour prendre le poste pastoral d’Orthez, dans le Béarn, où j’ai œuvré pendant 11 ans. En 1986, j’ai été appelé à Paris, rue d’Alésia. Je suis resté pasteur dans cette Eglise jusqu’à mon appel à la Fédération protestante de France en 2006.

2/ Lors de vos deux mandats à la FPF, vous avez porté l’idée que les protestants ne devaient plus se cacher. « Protestants en fête » en a été l’une des expressions populaires. Quel regard rétrospectif portez-vous sur ces manifestations ?

Effectivement « Protestants en fête » (1) m’a beaucoup occupé. Les nombreux témoignages de reconnaissance que j’ai reçus depuis m’ont montré combien ce projet avait été utile. Ce format visait à la fois le rassemblement et la visibilité. En France, les protestants souffrent souvent d’un complexe de minorité qui les pousse à se camoufler, à se faire oublier, comme s’ils avaient quelque chose de honteux à cacher. Or, si j’en crois l’apôtre Paul (Rm 1.16), il ne faut pas avoir honte de l’Evangile ! Il y avait donc une double motivation : interne, pour mobiliser et encourager ; externe, pour témoigner.

Nous avons dû affronter bien des difficultés, notamment une laïcité méfiante, sauf à Strasbourg où nous avons été très aidés, mais à Paris tout était prétexte à refus… Il est ainsi facile de noter la différence de traitement avec le catholicisme, pour lequel rien n’est trop beau lorsque le Pape vient, pu lorsqu’il s’agit de reconstruire Notre-Dame… Dans ces situations, nous mesurons la frilosité et au fond l’indifférence des responsables politiques à l’égard du petit protestantisme.

3/ Une autre marque de vos mandats a été de mettre l’accent sur le « protestantisme, famille recomposée ». Vous êtes issu du protestantisme évangélique : qu’avez-vous voulu changer dans la manière dont les évangéliques étaient considérés et représentés au sein de la FPF ?

J’ai eu la chance de naître dans une famille évangélique de sensibilité réformée. Mes ancêtres, aussi loin que je remonte (comme ceux de mon épouse), étaient calvinistes. Puis au XIXe siècle, ils ont été touchés par le Réveil et ont donc été catalogués « évangéliques ». Je me reconnais bien dans une figure comme celle de Frédéric Monod, que l’on peut considérer comme le fondateur des Eglises évangéliques libres. Il avait été pasteur pendant 25 ans à l’Oratoire du Louvre avant de renoncer à tous les avantages de la religion officielle pour rejoindre l’Eglise libre et pauvre, et de s’installer rue des Petits-Hôtels. Parmi ces anciens, je retiens aussi la figure d’Edmond de Pressensé qui préconisait « la fidélité dans la largeur » ! (2)

Pour répondre précisément à la question, je dirais que j’ai voulu bousculer les a priori des uns et des autres. Je caricature évidemment en disant cela : les évangéliques jugeaient les Réformés comme de vieux infidèles libéraux et les Réformés estimaient que les évangéliques étaient des ignorants naïfs. Dans la plupart des cas, les uns et les autres ne se connaissaient pas vraiment : c’était le règne des préjugés. J’ai voulu, par la rencontre, changer le regard des uns et des autres… J’avais déjà essayé en présidant le Comité de Lausanne (pour l’évangélisation du monde), où j’avais entraîné quelques réformés…

Il faut prendre soin de chacun dans les relations, car s’il est évident que la dynamique créée par les évangéliques venus d’ailleurs est positive, elle ne va pas sans questionnement théologique. La dynamique évangélique est constituée de richesses et d’excès. L’Eglise réformée, elle, ne se porte pas bien, raison de plus pour en prendre soin. Je suis moi-même aujourd’hui membre de l’EPUDF de mon village, Mialet. J’essaye d’être, quoi qu’en disent certains, évangélique et réformé.

Être chrétien réclame de l’humilité. Ce que nous réussissons, à vues humaines, nous le devons à Dieu. Et ce qui n’est pas réussi n’est peut-être pas aussi raté que nous pourrions croire : c’est Dieu qui jugera finalement. De manière générale, je suis persuadé que la vraie Eglise est faible et petite et que si elle devient puissante, il y a tout à craindre. Il faut se demander si, pour garder fidèlement la Parole, il ne faut pas être faible et conscient de sa faiblesse. Je m’appuie notamment, pour dire cela, sur la lettre à Philadelphie : « Tu n’as que peu de force, et pourtant tu as gardé ma parole et tu n’as pas renié mon nom » (Ap 3). Je peux m’appuyer aussi sur l’adresse de Calvin au Roi François 1er, pour son Institution chrétienne de 1535. Dans ce texte, il défend sa pauvrette Eglise, l’Eglise évangélique persécutée sur des points qui nous intéressent encore : le rapport aux Pères, la tradition, la réussite apparente, les miracles, etc.

4/ La présidence de la FPF relève souvent de la diplomatie. Mais vous avez parfois bousculé les codes, notamment pour défendre publiquement la liberté religieuse, y compris en Algérie. Savoir bousculer, est-ce nécessaire ?

Oui, il y a une courtoisie « bien-pensante » qui est, de mon point de vue, anesthésiante. La rencontre et le respect de l’autre ne doivent pas être hypocrites. Parler en vérité est nécessaire. Sans se « prendre pour un autre », il faut oser parler simplement. J’ai lancé la Conférence des responsables de culte en France (CRCF) en 2010 dans cette perspective, sans oublier la nécessité d’être des interlocuteurs crédibles des pouvoirs publics. Ces derniers avaient parfois tendance à définir la laïcité sans nous consulter ! Pour ce qui concerne l’Algérie, je me souviens avoir défendu la nécessité de reconnaître la liberté de conversion aussi bien avec des responsables musulmans que catholiques. L’argument que l’on m’opposait généralement était celui de la paix sociale du pays, l’Algérie étant de culture musulmane. La difficulté est de discerner ce qu’il faut bousculer et ce qu’il faut préserver.

« Il y a autre chose à faire que de se disputer pour savoir qui sera le premier »

Il est en tout cas toujours nécessaire de prendre du recul pour ne pas oublier que les protestants, et plus largement les chrétiens, sont minoritaires. Il y autre chose à faire que de se disputer pour savoir qui sera premier ; même si par moments, comme pour la réouverture de Notre-Dame, on pourrait croire que tout le monde est catholique… Ce que je dis des chrétiens pourrait d’ailleurs être étendu à l’ensemble des religions en France.

5/ En 2013, au moment de passer le relais, qu’est-ce qui vous rendait le plus fier de la FPF, et qu’est-ce qui vous inquiétait le plus pour son avenir ?

S’il devait y avoir fierté, ce serait peut-être le sentiment d’avoir favorisé la reconnaissance mutuelle et redonné de l’espérance. Comme président de la FPF, j’ai souvent été appelé à donner des conférences sur le protestantisme et son avenir ! Au cours de ces visites j’ai parfois été attristé de voir le découragement de protestants qui considéraient n’avoir plus d’avenir. Des rassemblements comme « Protestants en fête » ont certainement « remonté le moral » à certains. Espérons qu’aujourd’hui leur regard a changé.

Ce qui m’inquiétait, et continue à m’inquiéter, c’est la désunion et les luttes de pouvoir. Le pouvoir fascine et conduit à des comportements caricaturaux. Les Eglises ont généralement été pointilleuses sur les questions de morale sexuelle, mais peu attentives au sujet du pouvoir, contrairement à l’enseignement de Jésus (cf. Mt 20.26-27). J’ai pu observer cela de près, chez les politiques évidemment – on s’y attend -, mais aussi chez les religieux, ce qui est plus surprenant. Mais après tout, ce sont des hommes !

6/ Le CNEF s’est officialisé sous votre mandat. Avec le recul, estimez-vous que la relation CNEF / FPF s’est finalement avérée plus complémentaire que conflictuelle ?

Sur ce sujet, la question du pouvoir n’était pas absente. Dans la volonté de créer le Conseil national des Evangéliques de France (CNEF), les ambitions personnelles ont joué leur rôle. Je n’étais pas favorable à cette création, car j’estimais que le protestantisme français, compte tenu de sa taille, ne pouvait pas se permettre de telles divisions, qui n’étaient sans doute pas irrémédiables. Mais une fois l’enfant né, j’ai milité pour la rencontre et le respect mutuel. Je ne sais pas où en sont les relations entre les deux instances, cependant je perçois jusqu’à présent plus de concurrence que de complémentarité. A suivre…

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(1) Initié par Claude Baty, le grand rassemblement populaire « Protestants en fête » a eu lieu à trois reprises, en 2009 à Strasbourg, en 2013 à Paris, sur le thème de l’espérance, et à nouveau à Strasbourg du 27 au 29 octobre 2017.

(2) Claude Baty est notamment l’auteur de Les Eglises évangéliques libres, 1849-1999, Paris, LLB, 1999