Le pasteur Claude Baty porte un regard sans détour sur les mutations du protestantisme francophone : ouverture à l’Afrique et aux Églises issues de l’immigration, remise en question de l’entre-soi et essor des cultes en ligne.
Ancien président de la Fédération protestante de France, le pasteur Claude Baty a plus d’une corde à son arc. Depuis Mialet (Gard) où il vit, il a accepté de nous livrer deux entretiens. Voici le second volet, consacré à son regard sur une francophonie protestante qu’il connaît intimement, et dont il a vécu les mutations, de la décolonisation à la créolisation actuelle des Eglises métropolitaines.
1/ En 2020, vous déclariez qu’« il est important que les protestants puissent penser à partir de l’extérieur et non en se regardant le nombril » (1). La réussite d’un média comme Regards protestants vous semble-t-elle appliquer ce principe ?
C’est en tout cas une belle initiative. Il est important de ne pas rester entre soi, ce qui me semble être la maladie héréditaire du protestantisme « historique ». J’ai bien connu votre père… répétait Marc Boegner, président de tout ! Il ne pouvait être soupçonné d’étroitesse mais il incarnait monde protestant d’alors (2).
Il est nécessaire que le protestantisme sorte de cet entre-soi un peu condescendant pour donner la parole à tous ses enfants. Comme je le disais, il est souhaitable de sortir le nez du guidon pour voir plus large. Lorsqu’on est engagé dans une Eglise, une œuvre, etc, on finit par « tourner en rond » dans ce monde-là et par perdre de vue la perspective globale. Il faut s’intéresser au monde sans pour autant en devenir l’esclave.
2/ Un protestantisme francophone qui n’a pas le nez dans le guidon, c’est aussi l’ouverture à la grande francophonie. Avant, pendant et après vos mandats à la FPF, vous avez été un observateur et un acteur de premier plan de cet espace international. Pouvez-vous nous faire part de votre expérience ?
J’ai constamment voulu ouvrir le petit protestantisme français au vaste protestantisme francophone, notamment africain… Je ne crois pas y être parvenu. Le symbole de cet échec reste, pour moi, un voyage en République démocratique du Congo à Kinshasa, effectué en janvier-février 2012. Il avait été suivi de la signature d’une déclaration d’intention de collaboration avec l’Eglise du Christ au Congo, qui rassemble le plus grand nombre de protestants francophones au monde et compte plus de 25 millions de membres. La FPF n’avait, et n’a toujours pas, de liens institutionnels avec ces Eglises. J’estimais pourtant nécessaire qu’elle en noue enfin avec ces Eglises de la grande francophonie. Finalement ce voyage n’a débouché sur rien de concret car le Conseil et les Eglises représentées au Conseil de la FPF n’ont manifesté aucun empressement à s’engager dans cette voie. La déclaration d’intention est restée, je le crains, à l’état d’intention personnelle.

Haïti reste un autre sujet de souffrance pour moi. Nous nous sommes engagés à la mesure de nos petits moyens pour ce pays dévasté mais combien attachant. Je suis très fier qu’à mon départ le consul d’Haïti en France ait déclaré que j’étais un bon neg ! La FPF a montré davantage de volonté de suivi mais il faut reconnaître que le défi est immense.
La floraison des Eglises « ethniques » en métropole devrait contraindre le protestantisme français à devenir francophone ! Je suis conscient qu’entrer en relation sérieuse oblige à changer de paradigme à se mettre en situation d’inconfort. La théologie de la prospérité qui affleure souvent dans ce milieu mérite d’être discutée, mais elle ne peut pas non plus servir d’excuse au rejet.
Récemment, lors d’un culte très réformé, j’ai lu une prière tirée d’un psautier du 17e siècle : nous n’avons pas vraiment pu dire amen à tout ! Mais je me demande au fond si l’objectif des relations francophones n’est pas dépassé tant les échanges passent dorénavant par d’autres canaux qui sont européens voire mondiaux.
3/ En 2007, vous avez sollicité Victoria Kamondji pour vous seconder, jusqu’en 2013, à la vice-présidence de la FPF. Elle fut la première personnalité noire à accéder à un tel poste de responsabilité au sein de la Fédération. Comment expliquer qu’il ait fallu attendre si longtemps pour sortir d’un vivier 100 % blanc ?
Le protestantisme français s’est métissé, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Les protestants africains en France sont aujourd’hui les enfants ou petits-enfants de ceux qui ont été évangélisés par les missionnaires du siècle dernier. Logiquement cela devrait renouveler les relations avec l’Afrique, Madagascar, l’Algérie, Haïti… Il s’agit désormais de devenir partenaires.
La collaboration avec Victoria a été une belle expérience qui m’a semblé immédiatement nécessaire. Pourquoi pas plus tôt ? Difficile à dire, sinon en revenant sur cet entre-soi qui ne concernait pas seulement la couleur de peau !
La rencontre avec des frères et sœurs d’ailleurs amènent inévitablement à une remise en question et un enrichissement. Mes expériences de jeune pasteur au Congo Brazzaville ont été formatrices, tout comme mes liens, plus tard, de « vieux » pasteur avec des Kanaks et leur coutume. Une liste de lecture propose actuellement la première lettre de Jean. Le « vieux Jean » y rabâche qu’il faut aimer ses frères : « Si Dieu nous aimés ainsi… nous devons aimer les uns les autres ».
Ne pas tomber dans le piège identitaire
4/ Alors que l’échelle nationale semble perdre de son importance, comment voyez-vous aujourd’hui les enjeux liés au fait de faire entendre une voix protestante dans la francophonie ?
Je ne voudrais pas donner de leçon et je n’ai pas de solution toute faite à proposer. Ce que je souhaite, en tout cas, c’est que nous ne tombions pas dans le piège identitaire, quelle que soit la forme qu’il prenne. Il est nécessaire de savoir d’où l’on vient et qui l’on est, mais certainement pas pour défendre son « bout de gras ». Si nous explorons intelligemment notre histoire, nous y trouverons forcément une dimension universelle.
5/ Le protestantisme est « semper reformanda ». Quels sont les changements actuels, dans la francophonie protestante, que vous suivez avec le plus d’attention ?
Au-delà de la francophonie, je suis très attentif aux bouleversements collatéraux produits aujourd’hui par la Covid. Les Eglises (certaines d’entre elles en tout cas) ont commencé, à cette époque, à utiliser largement les retransmissions de leurs cultes et autres réunions sur le Net. C’était utile, c’est devenu commode et finalement profitable.
On assiste aujourd’hui à la multiplication de rendez-vous sur YouTube. Au point que les nouvelles Eglises, notamment les plus importantes, ont créé des annexes dans des familles éloignées qui invitent voisins et amis à assister au culte de l’Eglise mère. C’est une nouvelle évangélisation – une version moderne des Eglises de maison ? Ces Eglises sans « présentiel » sont-elles encore des Eglises ? Je m’interroge. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’elles touchent des personnes que les communautés traditionnelles n’atteignent pas. La réforme d’aujourd’hui serait-elle médiatique ? Regards protestants en semble convaincu !
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(1) Extrait de « Pourquoi une Fédération protestante de France, Claude Baty », sur la chaine YouTube de Regards protestants (novembre 2019)
(2) Marc Boegner a été président de la Fédération protestante de France de 1921 à 1961. Pour sa biographie, lire Roger Mehl, Le Pasteur Marc Boegner : Une humble grandeur, Plon, 1987.