L’accueil chrétien des LGBT+, liminalité ou inclusivité ?

Claire Viennet est l’autrice d’une thèse de doctorat sur les identités LGBT+ dans l’Église catholique. Elle revient sur son parcours et sur les enjeux de l’inclusivité au sein du christianisme, sans oublier le rapport à la francophonie et les passerelles avec le protestantisme

1/ Claire Viennet, merci de vous présenter

Je suis docteure en sociologie de l’EPHE-PSL où j’ai soutenu en octobre 2025 une thèse sur les conditions d’accueil des personnes LGBT+ dans l’Église catholique : « Le pied dans le placard. Liminalité des identités LGBT+ dans l’Église catholique en France ».

Ce travail prolonge un parcours commencé en psychologie sociale et en études de genre. Mes recherches se situent au croisement de la sociologie des religions, du genre et des sexualités. Je suis aujourd’hui chercheuse associée au GSRL, j’enseigne à l’Institut catholique de Paris ainsi qu’à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et je suis responsable pédagogique du programme EMOUNA – L’amphi des religions à Sciences Po.

2/ Dans votre thèse, vous vous interrogez notamment sur « Faire l’accueil en paroisse » pour les chrétiennes et chrétiens LGBT+. Quels sont les principales formes de cet accueil, quand accueil il y a ?

L’analyse des entretiens menés avec des prêtres catholiques et des personnes LGBT+ permet de montrer que l’accueil en paroisse est instable, incertain et pluriel. Il dépend de la combinaison de plusieurs niveaux d’autorité propres au catholicisme.

Pas de reconnaissance explicite

Le premier niveau est celui du magistère romain, qui fixe le cadre doctrinal de référence. La condamnation morale des pratiques homosexuelles demeure inchangée. Certains textes récents sont néanmoins venus préciser des pratiques pastorales, en les interdisant ou en les autorisant partiellement, comme dans le cas des bénédictions de couples de même sexe. Un flou pastoral subsiste toutefois. Les prêtres sont invités à accueillir les personnes de manière inconditionnelle, mais sans forme de reconnaissance explicite et en rappelant la norme romaine. L’interprétation concrète de cet accueil est donc renvoyée aux évêques, puis aux prêtres. Ces derniers doivent composer avec l’orientation de leur diocèse, l’unité de leur paroisse et leurs propres arbitrages moraux.

À partir de cette articulation entre norme romaine, autorité épiscopale et pratiques locales, j’ai distingué deux formes principales d’accueil en paroisse.

La première relève d’une « tolérance conditionnelle ». Elle est portée par des prêtres qui adhèrent à la norme romaine condamnant moralement les pratiques homosexuelles. Dans ce cadre, le respect ou non de l’abstinence devient un critère décisif pour évaluer le degré de participation possible d’une personne à la vie paroissiale. Mais même lorsque ces prêtres partagent une même adhésion à la norme morale, leurs manières de l’appliquer varient fortement. Cette diversité d’interprétations montre combien l’accueil reste instable et incertain.

La seconde forme se rapproche davantage de pratiques d’inclusion. Elle apparaît chez des prêtres qui entretiennent une relation critique ou ambivalente à la norme romaine. Dans ce cas, l’enjeu principal n’est pas l’homosexualité en elle-même, mais le respect d’une norme conjugale plus générale : fidélité, respect, amour, refus de l’appropriation de l’autre. La participation d’une personne LGBT+ à la vie paroissiale est alors plus stable, car sa manière de vivre son homosexualité n’est pas considérée comme un critère de limitation en soi.

Influence des théologies protestantes de l’inclusion

3/ Dans vos recherches, centrées sur l’Église catholique, avez-vous aperçu des croisements avec certains terrains protestants ?

Oui, des croisements sont apparus, même si mon enquête portait principalement sur l’Église catholique. La comparaison doit toutefois rester prudente, car le protestantisme est lui-même très pluriel. À grands traits, la gestion catholique de l’homosexualité repose souvent sur une position liminale : les personnes ne sont ni totalement exclues, ni pleinement reconnues, et beaucoup se joue dans le non-dit et la discrétion. Dans certains espaces protestants, les positions peuvent apparaître plus explicites. Jean Vilbas (1) a ainsi montré que certaines paroisses ou Églises assument une démarche inclusive, souvent de manière visible et revendiquée, tandis que d’autres maintiennent une ligne d’exclusion nette.

J’ai d’abord observé l’influence des théologies protestantes de l’inclusion, notamment dans certaines associations LGBT+ chrétiennes.

Ces espaces développent souvent une relecture contextuelle des textes bibliques mobilisés pour condamner l’homosexualité, comme le récit de Sodome et Gomorrhe ou certains passages des épîtres pauliniennes. On y retrouve aussi une attention forte aux communautés locales, un recentrement sur les Écritures et une incitation au dialogue avec les responsables religieux. Ces éléments peuvent faire écho à une structure d’autorité plus proche du protestantisme, même lorsqu’ils sont mobilisés par des catholiques.

Mais les circulations ne concernent pas seulement les pratiques inclusives. Du côté des discours conservateurs, des proximités apparaissent également, notamment autour de la notion de pureté sexuelle. Avec Louise Chabanel, doctorante qui travaille sur cette question (2), nous avons observé l’existence d’une bibliothèque de référence commune entre certains milieux catholiques conservateurs et certains espaces protestants évangéliques. Cette proximité se retrouve dans les arguments, mais aussi dans le ton adopté : moderne, dynamique, orienté vers l’accompagnement des jeunes et la construction de soi.

Les mots ne sont cependant pas toujours investis de la même manière. Dans les milieux catholiques que j’ai étudiés, les termes d’« abstinence » ou de « condamnation » sont généralement employés avec prudence, voire contournés. Mais on retrouve un répertoire commun : la valorisation du combat pour la pureté, l’insistance sur la responsabilité individuelle et la naturalisation des identités masculines et féminines. Dans ce modèle, l’homosexualité est pensée comme une forme parmi d’autres de sexualité désordonnée, susceptible de blesser l’individu et de l’éloigner d’un chemin présenté comme ajusté à sa vocation chrétienne.

Prendre en compte les circulations et décalages Nord / Sud

4/ Dans l’Église catholique en France, de nombreux prêtres viennent du « Sud global » francophone, notamment d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale. Cette perspective francophone, et pas seulement franco-française, a-t-elle des conséquences sur la gestion ecclésiale des identités LGBT+ ?

Cet aspect constitue plutôt un angle mort de mon enquête. Je n’ai pas mené d’entretiens spécifiques avec des prêtres originaires d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale. Je ne peux donc pas conclure directement sur ce point à partir de mon terrain.

Les recherches de Corinne Valasik (3) sur les prêtres africains en France montrent cependant que leur insertion pastorale est complexe et plurielle. Ces prêtres arrivent avec des expériences ecclésiales, sociales et culturelles différentes, qui peuvent modifier leur manière d’appréhender la société française, les attentes des fidèles et les questions de genre et de sexualité. Cette perspective francophone invite donc à ne pas analyser la gestion catholique des identités LGBT+ dans un cadre uniquement franco-français. Elle oblige à prendre en compte des circulations pastorales, des décalages culturels et des ajustements locaux entre Églises du Nord et du Sud.

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(1) Jean Vilbas, « Le mouvement chrétien inclusif et sa théologie de l’hospitalité, thèse de doctorat, Université de Strasbourg, sous la direction d’Isabelle Grellier, 2012

(2) Louise Chabanel, « Normes de sexualité et christianisme évangélique en France et aux Etats-Unis », thèse de doctorat EPHE en cours, sous la dir. De Séverine Matthieu et Nathalie Caron

(3) Corinne Valasik, « Les prêtres africains en France : de nouveaux missionnaires ? », Valérie Aubourg, Jacques Barrou, Cécile Campergue (dirs), Migrants catholiques en France. Ancrages sociaux et religieux, 2022