Majagira Bulangalire : une autobiographie spirituelle

Pasteur, intellectuel et fondateur de la CEAF, Majagira Bulangalire raconte son parcours mouvementé entre la République démocratique du Congo et la France. Une vie marquée par les épreuves, les engagements et la conviction d’une protection divine.

Majagira Espoir Bulangalire est pasteur et fondateur de la CEAF (Communauté des Eglises d’expressions Africaines Francophones). Bien connu du lectorat de Regards protestants, cet intellectuel est aussi un bâtisseur, engagé entre la République démocratique du Congo (RDC) et la France.

Il livre ici une autobiographie dont le titre résume parfaitement le propos : une existence qui transforme le quotidien en expérience hors du commun, sous le signe d’une protection divine revendiquée. Du Quotidien à l’Extra-ordinaire, L’histoire mouvementée d’une vie protégée (Espoir Editions, 2025, 195p) se découpe en six chapitres.

Dans l’introduction (p.11 à 19), l’auteur explique les motifs qui l’ont poussé à poser ce “regard global”, après soixante ans d’engagement. Précocement marqué par la maladie, l’exil et la guerre, il lui a fallu très tôt inventer un chemin, naviguant, dit-il, entre deux statuts, celui d’intermédiaire culturel et celui d’anthropologue obligé.

Prénom Espoir

Le chapitre 1 revient ensuite sur l’enfance (p.21 à 52) de ce natif de Lemera, et la maturation étudiante. Avec un marqueur originel : le choix surprenant, par ses parents, du prénom Espoir, qui personne ne portait, à l’époque. Avec un lien direct avec les luttes pour l’indépendance, et l’espérance postcoloniale portée par Patrice Lumumba. Alors que la famille s’agrandit, la figure paternelle en impose par un mélange d’audace, de force de travail, d’esprit rassembleur, et d’intégrité. Dans un pays fraîchement indépendant, bouillonnant d’énergie où tout est à construire, la religion est un appui sûr. A Bukavu, le père crée un quasi-internat pour les enfants de la famille élargie, fondé deux piliers, l’instruction scolaire et la spiritualité protestante. Avec cette leçon tirée par le jeune Majagira Espoir Bulangalire : “c’est en construisant les autres que l’on se construit”.

Elève doué, il opte pour des études de droit ; grâce aux démarches de son père, il quitte alors Kinshasa pour la France (1979), où le voilà qui “foule le sol parisien avec 50 dollars pour toute fortune”. La somme fond comme neige au soleil, dans un nouvel univers où tout est à découvrir, non sans sérieuses épreuves, comme ces nuits glaciales passées à dormir dehors, sous un abribus. Jusque-là extrêmement soutenu par “une mère extraordinaire” et un père très engagé, le jeune Bulangalire fait l’expérience de la précarité, découvre les foyers Sonacotra (créés en 1963 pour les travailleurs migrants), et la fraternité chrétienne. L’étudiant est alors incroyant, et communiste, mais l’accueil reçu auprès du pasteur Jacky Chlepko, puis la fréquentation régulière de leur église pentecôtiste, le conduit à la conversion, puis à l’engagement actif dans l’Eglise locale.

Il poursuit en parallèle une formation académique dense entre la Faculté de Théologie Protestante de Paris, la Faculté Evangélique de Vaux-sur-Seine, et l’Institut Catholique. Il réussit le tour de force de soutenir avec succès un mémoire de diplôme EPHE, sous la direction de Jean Baubérot, puis une thèse de doctorat pionnière en anthropologie et histoire à l’Université de Paris IV. Entre temps baptisé par immersion, lors d’un séjour au Congo, il est paré pour approfondir un sillage de pionnier, à la croisée de la foi et de la recherche, combinant engagement de terrain et réflexivité (1).

Dans le chapitre suivant (p.53 à 84), l’auteur assume une vie de “miracles”, explicitant au fil de sa « vie mouvementée », le sens du titre de l’ouvrage. A plusieurs reprises, que ce soit dans la maladie ou des circonstances dangereuses traversées (mitraillage de son convoi), Majagira Bulangalire témoigne avoir vu Dieu intervenir miraculeusement, le sauvant tantôt de la mort, tantôt de déconvenues dommageables. Le récit de vie, propose aussi d’inestimables informations de première main sur le lancement de l’Université Evangélique en Afrique, construite à Bukavu (1991-92), porté par l’insubmersible détermination de Ruhigita, le père de l’auteur. Capable d’un engagement multidirectionnel, bénéficiant de l’indéfectible soutien de son épouse Sylvie (remerciée spécialement en exergue de l’ouvrage), Majagira apporte aux cinq premières années de l’UEA toute son énergie et son expertise. Dans un contexte d’instabilité croissante de la région, il fait flèche de tout bois, administrant même la sucrerie de Kiliba, où il tente de « préserver les acquis de l’Etat, face aux « gloutonneries privées » d’une entreprise belge.

Entrepreneur de Dieu

Après avoir réchappé au conflit armé qui se déclenche en 1996, puis surmonté l’expérience durant deux mois et demi d’un emprisonnement (entre janvier et avril 1998), pour raison politique à Kinshasa, il change d’horizon. Retour en France, où il devient pasteur de l’Eglise Réformée de France à Elbeuf (de 1999 à 2004), puis au Havre (2010-2012) , tout en portant sur les fonts baptismaux un nouveau réseau d’Eglises d’expression africaine en France, dont il tient le gouvernail depuis la mise en place (1999) jusqu’à 2022 : il organise, structure, équipe ce réseau CEAF (2), lui donne une visibilité -intervention remarquée lors du grand culte de « Protestants en fête » au Zénith de Strasbourg en 2009- et obtient son adhésion précoce à la Fédération Protestante de France (FPF). Dans l’histoire du christianisme postcolonial africain en Europe, c’est un jalon majeur.

Mais la France est trop petite pour cet « entrepreneur de Dieu » qui garde aussi le Congo RDC au cœur. Dans le chapitre 3 (p. 85 à 100), il détaille le processus qui l’a conduit à un engagement politique. En 2011, après deux mois de campagne, le voilà élu député du Congo RDC, pour la circonscription d’Uvira. Il s’investit tous azimuts pour le Sud-Kivu qu’il représente. Ce mandat laisse un goût un peu amer, et le pasteur retourne ensuite dans le monde de l’enseignement supérieur, qu’il connaît bien, pour diriger l’Institut Supérieur Pédagogique (ISP) de Bukavu, prestigieuse institution éducative en mal de réforme et de renouvellement. Décidément « tout terrain », Majagira Bulangalire affronte bien des obstacles. Le député honoraire du Sud-Kivu bouscule certaines rentes de situation, et fait plus que contribuer au redressement de l’ISP, non sans s’attirer certaines jalousies : c’est l’histoire d’une « transparence positive contestée », rapportée dans le chapitre 4 (p.101 à 113).

C’est au fil de ces pages que Majagira Bulangalire, dans le chapitre 5 (p.115 à 160), nous propose le récit, tout à fait exceptionnel, de l’enlèvement dont il a été victime avec son épouse Sylvie dans le Kivu, fin avril 2024. L’espace manque pour relater par le menu les péripéties dramatiques mais finalement providentielles traversées par le couple, soumis durant plusieurs jours aux privations et aux périls de toute sorte. Donnés pour morts, ils réchappent pourtant à ce kidnapping, non sans une mobilisation locale et internationale, qui permet le versement d’une rançon et la libération des captifs. Un retour qui suscite une grande liesse populaire, mais ne fait « pas que des heureux » (p.152), tant les jalousies régionales sont à vif. Le dernier chapitre narre le basculement qui marque la région avec la victoire des forces du M23 (proches du Rwanda). La double chute de Goma et de Bukavu (p.167) l’invite à plaider pour « la résistance qui n’est pas une option mais un devoir pour la survie de la nation congolaise » (p.176).

En conclusion, Majagira Bulangalire revient sur ce qui lui apparaît l’essentiel : l’objectif, dans le « récit, était de révéler, au sein de toutes les épreuves traversées, l’intervention divine » (p.179), tissant une trame qui mêle décisions, actions résolues, et providence, sur la base d’une spiritualité où la foi est le contraire de la passivité : un antidote à la résignation, et un appel à la responsabilité. Le livre se conclut sans nostalgie pour un passé que l’auteur analyse… afin de regarder vers l’avenir. Plusieurs fois laissé pour mort, exposé à une adversité qui en aurait brisé plus d’un, ce « nomade moderne », bâtisseur et visionnaire, a porté, entre les continents, un message ancré dans son propre prénom : Espoir.  

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(1) Le fruit d’un de ses travaux théologiques sur l’africanité de la foi est publié sous le titre Ai-je une place auprès de Toi ? Le cri désespéré d’un nègre converti — Espoir Éditions, 2024

(2) Lire Dans la contradiction, Exister… 30 années de la CEAF — Espoir Éditions, 2019