Un « air protestant » dans la modernité littéraire française

Avec « A Protestant Air. Gide, Sartre, Barthes, and the Religion of Literary Modernity », Clémentine Fauré-Bellaïche nous livre un ouvrage aussi ambitieux qu’original, qui croise protestantisme, littérature et réflexion sur la modernité.

Ancienne élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (Paris), agrégée de lettres modernes, docteure en littérature française de Yale University (PhD), Clémentine Fauré-Bellaïche est actuellement Assistant Professor (maîtresse de conférences) en études francophones à Brandeis University (Massachusetts, États-Unis), où elle enseigne la culture française et francophone moderne et contemporaine.

Son pari est simple en apparence : relire trois figures majeures de la littérature et de la pensée françaises du XXe siècle – André Gide (1869-1951), Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Roland Barthes (1915-1980) – à partir de leur héritage protestant. Le titre provient d’une citation de Barthes, qui ouvre le chapitre 5 : quand la foi est partie, que reste-t-il ? Une manière d’être, un « air protestant », qu’il appartient aux autres de définir, explore Barthes dans un entretien avec Bernard Henri-Lévy. Derrière cette hypothèse d’un héritage protestant partagé par trois « grands » de la littérature française contemporaine se déploie une enquête d’une remarquable ampleur, qui renouvelle non seulement la lecture de ces auteurs, mais aussi notre compréhension des liens entre protestantisme, modernité et culture française.

Gide, Sartre, Barthes : une même filiation dissidente

L’ouvrage (1) est construit comme une symphonie, sur la base d’une architecture claire où les thèmes s’entrelacent. Après une longue introduction théorique consacrée aux relations entre ethos protestant et modernité, Clémentine Fauré-Bellaïche déploie son analyse en cinq chapitres. Les trois premiers sont consacrés à André Gide, « ultra-moderne huguenot » (formule du poète Francis Jammes) et figure matricielle de cette généalogie intellectuelle : ses débuts dans le contexte de l’antiprotestantisme fin-de-siècle, l’ambivalence constitutive de son œuvre et de sa posture d’écrivain, puis son rôle de « professeur du désir » et de témoin public.

Les deux chapitres suivants suivent les héritiers de cette protestation moderne. Jean-Paul Sartre est relu à travers sa relation complexe au protestantisme (plutôt luthérien), à la Réforme et à l’héritage gidien, tandis que le critique littéraire Roland Barthes apparaît comme le dernier représentant de cette lignée, faisant du « neutre » et de la singularité une forme renouvelée de protestation intellectuelle.

Un épilogue ouvre enfin la réflexion vers les débats contemporains sur le post-séculier et le retour des héritages religieux dans la culture moderne. Cette architecture très maîtrisée permet à l’autrice d’articuler constamment histoire religieuse, histoire intellectuelle et analyse littéraire.

Dépasser l’opposition croyance-incroyance : le protestantisme comme ethos

Le premier mérite de ce livre savant et stimulant est de déplacer le regard, à partir d’une culture littéraire, historique, philosophique et sociologique à toute épreuve. L’autrice ne s’intéresse pas d’abord au protestantisme comme système doctrinal ni même comme pratique religieuse, bien qu’elle n’ignore rien des spécificités de la « régulation herméneutique de la vérité » décrite par Jean-Paul Willaime, qu’elle cite avec beaucoup d’à-propos. Elle envisage plutôt le protestantisme comme un ethos, une manière d’habiter le monde, un style intellectuel et moral. Cette approche, qui n’est pas sans inspiration wébérienne, permet de dépasser les oppositions convenues entre croyance et sécularisation.

Chez Gide, Sartre et Barthes, le protestantisme survit moins sous la forme d’une foi que comme une disposition : goût de la dissidence, méfiance envers les institutions, valorisation de la conscience individuelle, attention au travail sur soi, refus des autorités établies, non sans certaines passerelles avec le judaïsme.

Pour un regard attentif à la francophonie protestante, cette perspective est particulièrement éclairante. Elle rappelle combien le protestantisme français, malgré son poids démographique modeste, a exercé une influence culturelle disproportionnée. L’ouvrage restitue avec finesse la situation singulière des protestants dans une France profondément marquée par ce que Barthes appelait la « catholicité » : non pas simplement la religion catholique, mais un ensemble de réflexes culturels, esthétiques et politiques structurés par une longue histoire majoritaire.

C’est dans ce contexte qu’André Gide apparaît comme la figure fondatrice. Clémentine Fauré-Bellaïche montre comment l’auteur des Nourritures terrestres (1897) transforme sa différence protestante en posture intellectuelle. Loin de l’image d’un simple esthète ou d’un pionnier de la modernité littéraire, Gide devient ici le modèle d’un écrivain protestataire, dont l’œuvre tout entière s’organise autour d’une interrogation sur l’autorité, la vérité et la liberté du sujet. Sartre et Barthes hériteront de cette position, chacun à sa manière, et prolongent une filiation intellectuelle que l’histoire littéraire avait rarement envisagée sous cet angle.

L’une des grandes réussites du livre est précisément de faire apparaître ces continuités. Jean-Paul Sartre, souvent présenté comme le philosophe de l’engagement politique, est relu à partir de sa double appartenance culturelle, entre catholicisme français et héritage luthérien. Barthes, quant à lui, retrouve une profondeur inattendue à travers son attachement à Gide. Il ne l’entraperçut pourtant qu’une fois – au restaurant Lutétia -, mais son œuvre l’a nourri, notamment par son goût de la nuance, sa défiance envers les affirmations définitives, son appétit de vivre et sa quête du « neutre ». Tous deux apparaissent comme les héritiers d’une sensibilité protestante transformée, sécularisée, mais toujours active.

L’une des richesses majeures de l’ouvrage réside aussi dans l’extraordinaire réseau de références qu’il mobilise. Les études littéraires dialoguent constamment avec l’histoire religieuse, la sociologie, la philosophie, l’histoire intellectuelle et les sciences politiques. On croise ainsi Max Weber et sa réflexion sur l’éthique protestante, Michel Foucault et la notion d’« attitude critique », Marcel Gauchet et la célèbre idée du christianisme comme « religion de la sortie de la religion », Jean-Claude Monod, François Jullien, Ernst Bloch ou encore Søren Kierkegaard. Les historiens du protestantisme français, notamment Patrick Cabanel, André Encrevé ou Jean Baubérot, occupent également une place de choix. À cela s’ajoutent les spécialistes de Gide, Sartre et Barthes, ainsi que les travaux contemporains issus des études queer, postcoloniales ou modernistes.

Les autrices et figures féminines sont beaucoup moins citées, ce qui ne surprendra pas compte-tenu du masculinisme encore prégnant qui couvre l’époque déployée entre Gide et Barthes, mais on n’en retrouve pas moins la stature centrale de Simone de Beauvoir, par exemple, sans oublier le recours aux travaux de Catharine Savage, grande spécialiste de la pensée religieuse de Gide. L’ouvrage insistant sur la transmission de « l’habitus » et de la rigueur protestante par le biais de l’enfance, le rôle des mères est également central, comme Anne-Marie Schweitzer, mère de Sartre, et Louise, sa grand-mère, ou Juliette Rondeaux pour Gide.

Cette diversité de références n’a rien d’ornemental, mais nourrit un cadre interprétatif fécond, sur la base d’un dialogue entre les disciplines. Lectrices et lecteurs découvrent ainsi comment les débats sur la Réforme, la sécularisation, l’individualisme moderne, l’éducation républicaine ou encore l’affaire Dreyfus éclairent d’un jour nouveau les œuvres littéraires… et vice-et-versa.

Bien des pistes sont ouvertes, et invitent à prolongement, comme celles que Clémentine Fauré-Bellaïche soulève dans son ambitieux épilogue, dans lequel elle inscrit le retour d’un ethos catholique nostalgique, formulé par Michel Houellebecq, dans la perspective plus large d’une configuration « postséculière » (Berger, Casanova, Taylor) où affleurent les limites d’un subjectivisme abrasif – porté par certaines plumes protestantes -, soupçonné de menacer l’incarnation et la liaison organique.

Un « air protestant » souffle sur les études francophones

L’un des intérêts du livre pour le lectorat protestant francophone est également de rappeler une nouvelle fois que le protestantisme ne se réduit pas à une histoire ecclésiale. Il constitue aussi une culture, une mémoire et une sensibilité qui ont façonné durablement la vie intellectuelle française, et irrigué la scène culturelle mondiale.

En retraçant les liens entre protestantisme, démocratie, école républicaine, cosmopolitisme et critique des pouvoirs, l’ouvrage revisite et actualise la marque des minorités protestantes dans le récit national tout en ouvrant de larges fenêtres vers de nouveaux horizons.

On l’aura compris : l’ambition du livre n’est pas de reconstituer la foi (ou l’absence de foi) de Gide, Sartre ou Barthes ; elle est de comprendre comment une tradition religieuse continue d’agir, en tant qu’ethos, dans des univers intellectuels qui se pensent eux-mêmes comme modernes et souvent séculiers. Ne pas croire est une chose, mais n’empêche pas Philippe Sollers de voir en Barthes un « protestant jusqu’au bout des ongles ». En ce sens, A Protestant Air constitue une contribution très précieuse aux recherches contemporaines sur la sécularisation et les héritages religieux de la modernité. Cet ouvrage offre aussi aux lectorats intéressés par l’altérité religieuse une occasion rare de voir la tradition protestante française envisagée comme une force créatrice ayant participé à l’élaboration de certaines des figures majeures de la pensée française contemporaine.

Dense sans être aride, érudit sans être démonstratif, ce livre publié en anglais impressionne par l’ampleur de sa documentation et par l’originalité de sa perspective. Il rappelle qu’au cœur même de la littérature moderne et des études francophones internationales, continue de souffler, parfois discrètement mais obstinément, cet « air protestant » fait de liberté intérieure, de critique des autorités et de fidélité à la singularité des consciences… aux risques d’une solitude désincarnée. En ce sens, cet ouvrage enrichit naturellement l’analyse des liens entre « protestantisme et littérature en France » (2), mais il va bien au-delà, en contribuant à l’intelligence des cultures francophones postséculières, en dialogue fécond et exigeant avec l’anglophonie.

Congratulations Clémentine Fauré-Bellaïche !

(1) Clémentine Fauré-Ballaïche, A Protestant air, Gide, Sartre, Barthes, and the Religion of Literary Modernity, Cornell University Press, 2026
(2) Patrick Cabanel, « Protestantisme et littérature en France », Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, 128 | 2021, p.369-386