{"id":796,"date":"2021-02-17T08:41:45","date_gmt":"2021-02-17T08:41:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/?p=796"},"modified":"2021-02-18T08:46:04","modified_gmt":"2021-02-18T08:46:04","slug":"une-priere-vehemente-mahalia-jackson-vue-de-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/?p=796","title":{"rendered":"\u00ab Une pri\u00e8re v\u00e9h\u00e9mente \u00bb : Mahalia Jackson vue de Paris"},"content":{"rendered":"<p><em>Retour sur les fameux concerts de la salle Pleyel. Quelles ont \u00e9t\u00e9 les r\u00e9actions ? Comment sa foi a-t-elle \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue ?<\/em><br \/>\n<strong><br \/>\nApr\u00e8s des man\u0153uvres d\u2019approche, la chanteuse de Gospel Mahalia Jackson (1911-1972) a effectu\u00e9, \u00e0 l\u2019automne 1952, une premi\u00e8re tourn\u00e9e marquante en France, avec en particulier deux concerts \u00e0 la salle Pleyel, \u00e0 Paris, les 25 et 26 octobre 1952.  <\/strong><\/p>\n<p><em>Troisi\u00e8me volet (3\/4) de la s\u00e9rie<\/em> Mahalia Jackson et la France<\/p>\n<p>A l\u2019heure o\u00f9 Mahalia Jackson chante pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Paris, la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise des ann\u00e9es 1950 n\u2019est pas encore touch\u00e9e par l\u2019effondrement de la pratique religieuse qui va marquer les ann\u00e9es 1960-80. Mais elle se s\u00e9cularise lentement. Les milieux culturels parisiens ne sont souvent pas les derniers \u00e0 s\u2019affranchir, sans grand regret, du contr\u00f4le social -et des dogmes- de l\u2019Eglise catholique. C\u2019est le temps o\u00f9 Boris Vian, l\u2019un des rois de Saint-Germain-des-Pr\u00e9s, aime \u00e0 affirmer : \u00ab Supprimez le conditionnel et vous aurez d\u00e9truit Dieu \u00bb.<\/p>\n<p>La voix vibrante et les choix artistiques sans concession de Mahalia Jackson apportent \u00e0 Vian un d\u00e9menti. Pour elle, Dieu n\u2019est pas une hypoth\u00e8se \u00e0 conjuguer au conditionnel. Il est son appel, sa raison de vivre, sa gu\u00e9rison et son esp\u00e9rance, chant\u00e9e \u00e0 pleine voix devant les publics de la capitale fran\u00e7aise. Et les critiques parisiens qui assistent, m\u00e9dus\u00e9s, \u00e0 ses deux concerts salle Pleyel sont les premiers \u00e0 admettre la centralit\u00e9 de la foi dans la prestation artistique hors norme propos\u00e9e par la chanteuse noire am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p><strong>\u00ab Une chr\u00e9tienne convaincue \u00bb\u2026 qui vit chacune des paroles qu\u2019elle chante \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Hugues Panassi\u00e9, principal ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre de la venue de la cantatrice en France, livre cette analyse en novembre 1952 : \u00ab Les disques nous avaient d\u00e9j\u00e0 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la beaut\u00e9 poignante du chant de Mahalia Jackson. Mais il faut la voir pour la bien comprendre. Car Mahalia Jackson n\u2019est pas une simple chanteuse de concert. C\u2019est une chr\u00e9tienne convaincue, \u00e0 la foi vive, qui vit chacune des paroles qu\u2019elle chante \u00e0 la louange du Seigneur \u00bb. Au-del\u00e0 des paroles et de l\u2019intensit\u00e9 \u00e9motionnelle investie dans le chant propos\u00e9, Panassi\u00e9 remarque aussi l\u2019importance de l\u2019incorporation du message, et le r\u00f4le clef de la gestuelle et du mouvement, qu\u2019il a l\u2019intelligence de relier \u00e0 l\u2019expression spirituelle. Il souligne ainsi : \u00ab Dans les morceaux \u00e0 tempo rapide, elle frappe dans ses mains, marque le rythme de tout son corps, danse sur place. Car pour les noirs, la danse n\u2019est pas n\u00e9cessairement une chose profane. Les fid\u00e8les noirs dansent parfois dans les temples baptistes aux Etats-Unis (pas par couples, bien-s\u00fbr; c\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent des danses profanes). Pour le noir, la danse est une des manifestations du sentiment religieux, une sorte d\u2019extase parfois \u00bb.<\/p>\n<p>Panassi\u00e9, rompu \u00e0 l\u2019exercice de m\u00e9diation interculturelle par les fonctions de promoteur du jazz qu\u2019il a choisi d\u2019assumer, sait bien tous les clich\u00e9s racistes que l\u2019on peut mobiliser \u00e0 l\u2019invocation de la danse. Mais il les d\u00e9samorce aussit\u00f4t, dans la suite de son texte, en reliant l\u2019expression corporelle de Mahalia Jackson \u00e0 celle\u2026.. du roi David, dans la Bible. Issu d\u2019une famille catholique tr\u00e8s pratiquante, Hugues Panassi\u00e9 n\u2019a pas seulement conserv\u00e9, de son milieu d\u2019origine, un go\u00fbt pour la parole magist\u00e9rielle, passionn\u00e9e, et clivante -Boris Vian, qui ne l\u2019aimait pas, le brocardait en \u00ab panne \u00e0 scier \u00bb[1]-. Il conna\u00eet tr\u00e8s bien le christianisme et ses textes fondateurs. Dont il use judicieusement pour contextualiser la danse fervente de Mahalia Jackson. Il poursuit ainsi : \u00ab Devons-nous tellement nous en \u00e9tonner ? Le roi David, qui fut un saint, dansait devant l\u2019Arche. Sainte Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila r\u00e9cr\u00e9ait parfois ses religieuses en jouant des castagnettes et en dansant \u00bb[2]. Si Sainte Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila dansait \u00ab parfois \u00bb, pourquoi pas Mahalia ?<\/p>\n<p>Comme s\u2019il fallait enfoncer le clou aupr\u00e8s de ses lecteurs fran\u00e7ais, Panassi\u00e9 termine son article en insistant \u00e0 nouveau sur la centralit\u00e9 des convictions chr\u00e9tiennes de la chanteuse : \u00ab Mahalia Jackson ne plaisante pas en mati\u00e8re de religion. Elle a toujours refus\u00e9 de chanter dans des cabarets de nuit ou de participer dans des th\u00e9\u00e2tres \u00e0 des spectacles profanes. Dans la tourn\u00e9e en Angleterre qu\u2019elle va faire ces jours-ci, elle se trouve au m\u00eame programme que le c\u00e9l\u00e8bre chanteur de blues Big Bill. Elle a \u00e9crit \u00e0 ce dernier pour lui recommander de ne chanter aucun de ses \u00ab sinful blues \u00bb, de ces blues dont les paroles incitent au p\u00e9ch\u00e9, et Big Bill, sachant qu\u2019il ne faut pas badiner avec Mahalia jackson, est en train d\u2019\u00e9purer s\u00e9rieusement son r\u00e9pertoire \u00bb.<\/p>\n<p><strong>\u00ab Une pri\u00e8re v\u00e9h\u00e9mente \u00bb salle Pleyel (<em>Le Monde<\/em>)<\/strong><\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 du prestigieux quotidien Le Monde, l\u2019attention port\u00e9e \u00e0 la foi de Mahalia Jackson n\u2019est pas moindre. Aux yeux de Pierre Drouin, charg\u00e9 d\u2019\u00e9crire \u00e0 chaud une chronique apr\u00e8s les concerts en salle Pleyel, pas de doute, la chanteuse noire est \u00ab venue \u2018prier\u2019 \u00e0 la salle Pleyel \u00bb, rien de moins[3]. Mais point d\u2019ironie narquoise dans le regard port\u00e9. C\u2019est un \u00e9tonnement d\u00e9sempar\u00e9, teint\u00e9 d\u2019admiration, qui transpara\u00eet dans son compte-rendu.<\/p>\n<p>\u00ab Devant une chanteuse comme Mahalia Jackson, qui vient de remplir \u00e0 elle seule deux soir\u00e9es de Pleyel, le critique se sent fort d\u00e9pourvu. On ne peut analyser ni son talent, qui ne proc\u00e8de d\u2019aucun enseignement connu, ni l\u2019\u00e9motion obtenue, qui d\u00e9passe les horizons de la sensibilit\u00e9 esth\u00e9tique. Son r\u00e9cital est une pri\u00e8re v\u00e9h\u00e9mente. Elle arrive sur sc\u00e8ne comme pour un pr\u00eache, avec une longue robe noire en forme de chasuble, sur laquelle se d\u00e9coupe dans le dos une longue croix d\u2019or \u00bb.<\/p>\n<p>Le d\u00e9cor est pos\u00e9, place au r\u00e9cital. Pierre Drouin poursuit : \u00ab Son \u2018apostolat\u2019 n\u2019a certes rien de guind\u00e9 : elle frappe des mains et laisse sans contrainte le rire l\u2019\u00e9panouir sur son visage. Mais elle est rest\u00e9e sinc\u00e8re au point de refuser jusqu\u2019ici -malgr\u00e9 des offres all\u00e9chantes- d\u2019enregistrer des chansons profanes. On la consid\u00e8re actuellement aux Etats-Unis comme la plus grande interpr\u00e8te de spirituals. Cette r\u00e9putation n\u2019est pas usurp\u00e9e. \u00ab . Moins vers\u00e9 peut-\u00eatre que Panassi\u00e9 en mati\u00e8re de culture biblique, Pierre Drouin poursuit ensuite sa description en c\u00e9dant quelque peu au r\u00e9pertoire rh\u00e9torique colonial qui marque alors les repr\u00e9sentations attach\u00e9es \u00e0 la \u00ab musique noire \u00bb (<em>Black music<\/em>). Il indique : \u00ab la s\u00fbret\u00e9 de sa voix s\u2019allie \u00e0 une puissance d\u2019expression sauvage. Une pulsation f\u00e9roce anime toute la salle d\u00e8s qu\u2019elle a lanc\u00e9 ses premi\u00e8res notes. On oublie alors totalement de s\u2019interroger sur les raisons de cet \u00e9lan qu\u2019elle communique, de cette chaleur qu\u2019elle diffuse, on oublie m\u00eame ce m\u00e9lange peu heureux d\u2019orgue Hammond et de piano qui lui sert de soutien comme dans ses enregistrements. Un gouffre de lyrisme s\u2019ouvre, et nous ne pouvons pas refuser l\u2019appel de cette force \u00e9l\u00e9mentaire qui vient du c\u0153ur sans d\u00e9tour \u00bb.<\/p>\n<p>Mais quelle est donc cette \u00ab force \u00e9l\u00e9mentaire \u00bb ? Au-del\u00e0 des clich\u00e9s sur la \u00ab chaleur \u00bb, l\u2019expression \u00ab sauvage \u00bb, la pulsation \u00ab f\u00e9roce \u00bb et la \u00ab force \u00e9l\u00e9mentaire \u00bb, on retiendra ce \u00ab gouffre de lyrisme \u00bb point\u00e9 par Pierre Drouin. Une plong\u00e9e qui renvoie \u00e0 l\u2019imaginaire du fleuve profond et de la sombre rivi\u00e8re sur lequel \u00e9crira plus tard Marguerite Yourcenar[4], d\u00e9signant ainsi l\u2019odyss\u00e9e de lib\u00e9ration pr\u00e9sent\u00e9e aux publics francophones via le Gospel et les Spirituals.<\/p>\n<p>A suivre\u2026<\/p>\n<p>[1] Voir la biographie (controvers\u00e9e) que lui a consacr\u00e9 Laurent Cugny: <em>Hugues Panassi\u00e9, L\u2019oeuvre panassi\u00e9enne et sa r\u00e9ception<\/em>, ed. Outre Mesure, 2018.<\/p>\n<p>[2] Hugues Panassi\u00e9, \u00ab Mahalia Jackson \u00bb, journal du jazz, <em>Paris Presse L\u2019intransigeant<\/em>, mercredi 12 novembre 1952, p.2<\/p>\n<p>[3] Pierre Drouin, \u00ab Mahalia Jackson est venue \u2018prier\u2019 \u00e0 la salle Pleyel \u00bb, <em>Le Monde<\/em>, 29 octobre 1952<\/p>\n<p>[4] Marguerite Yourcenar, <em>Fleuve profond, sombre rivi\u00e8re<\/em>, Paris, Gallimard, 1964.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Extrait-journal-Mahalia-52.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Extrait-journal-Mahalia-52-868x1024.jpg\" alt=\"Extrait-journal-Mahalia-52\" width=\"868\" height=\"1024\" class=\"alignnone size-large wp-image-798\" srcset=\"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Extrait-journal-Mahalia-52-868x1024.jpg 868w, https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Extrait-journal-Mahalia-52-254x300.jpg 254w, https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Extrait-journal-Mahalia-52.jpg 1118w\" sizes=\"(max-width: 868px) 100vw, 868px\" \/><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retour sur les fameux concerts de la salle Pleyel. Quelles ont \u00e9t\u00e9 les r\u00e9actions ? Comment sa foi a-t-elle \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue ? Apr\u00e8s des man\u0153uvres d\u2019approche, la chanteuse de Gospel Mahalia Jackson (1911-1972) a effectu\u00e9, \u00e0 l\u2019automne 1952, une premi\u00e8re tourn\u00e9e marquante en France, avec en particulier deux concerts \u00e0 la salle Pleyel, \u00e0 Paris, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":797,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[75,6,2],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/796"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=796"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/796\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":799,"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/796\/revisions\/799"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/797"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=796"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=796"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=796"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}