{"id":700,"date":"2019-07-08T10:22:01","date_gmt":"2019-07-08T10:22:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/?p=700"},"modified":"2019-08-08T10:25:26","modified_gmt":"2019-08-08T10:25:26","slug":"quand-ruben-saillens-plaidait-pour-lindependance-malgache","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/?p=700","title":{"rendered":"Quand Ruben Saillens plaidait pour l\u2019ind\u00e9pendance malgache"},"content":{"rendered":"<p><em>Le r\u00f4le du pasteur protestant c\u00e9venol Ruben Saillens (1855-1942) dans le d\u00e9bat colonial qui fait rage en France au d\u00e9but des ann\u00e9es 1880. <\/em><\/p>\n<p><strong>La France doit-elle coloniser Madagascar ? Doit-elle \u00e9vincer l\u2019Angleterre de la Grande Ile et\/ou emp\u00eacher l\u2019affirmation d\u2019un gouvernement Hova (la principale ethnie de l\u2019\u00eele)?<br \/>\n<\/strong><br \/>\nAu d\u00e9but des ann\u00e9es 1880, le d\u00e9bat colonial fait rage en France. Il est marqu\u00e9 par l\u2019id\u00e9alisme civilisateur r\u00e9publicain de gauche, port\u00e9 notamment par Jules Ferry, non sans m\u00e9pris pour les \u00ab indig\u00e8nes \u00bb jug\u00e9s d\u00e9pourvus des Lumi\u00e8res fran\u00e7aises. Cet imp\u00e9rialisme colonial se double aussi, dans le cas de Madagascar, d\u2019un certain discours antiprotestant : les missionnaires protestants anglais pr\u00e9sents \u00e0 Madagascar sont une cible facile pour la presse catholique de l\u2019\u00e9poque, prompte \u00e0 assimiler l\u2019ennemi \u00e9tranger au protestant.<\/p>\n<p>C\u2019est alors qu\u2019un pasteur protestant c\u00e9venol, Ruben Saillens (1855-1942), va vigoureusement prendre parti dans le d\u00e9bat. Avide lecteur, passionn\u00e9 par les d\u00e9bats du temps, plume flamboyante, Ruben Saillens intervient en citoyen, et homme de foi. Form\u00e9 dans le creuset du protestantisme libriste, engag\u00e9 pour la mission Mc All, il est aussi de sympathies baptistes, mais sans avoir encore rejoint les Eglises baptistes (ce qu\u2019il fera en 1886). Sensible aux questions \u00e9thiques, sociales, religieuses pos\u00e9es par la colonisation, il assiste, aux c\u00f4t\u00e9s du jeune Alfred Boegner, \u00e0 la fameuse r\u00e9union du 22 octobre 1884 \u00e0 l\u2019H\u00f4tel du Louvre de Paris, sous la pr\u00e9sidence de Fr\u00e9d\u00e9ric Passy (dont les deux fils, Paul et Jean, vont devenir, plus tard, baptistes, comme Ruben). Lors de cette rencontre \u00e0 haute tension, on y pr\u00e9sente le Livre rouge publi\u00e9 par le minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res Hovas, la principale ethnie de l\u2019\u00eele de Madagascar, qui conteste le bien-fond\u00e9 des pr\u00e9tentions coloniales fran\u00e7aises.<\/p>\n<p>Les r\u00e9alit\u00e9s sociales, culturelles et religieuses de Madagascar, dont on peut avoir aujourd\u2019hui une id\u00e9e visuelle gr\u00e2ce aux magnifique fonds photographique du DEFAP, sont pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 des auditeurs attentifs[1]. Lors de cette r\u00e9union, le missionnaire quaker Joseph Alexander y effectue un expos\u00e9 qui d\u00e9nonce, entre autres, \u201cdes exactions commises par les troupes fran\u00e7aises\u201d. Choqu\u00e9 par ce qu\u2019il a entendu, Ruben Saillens, alors encore agent de la Mission Mac All, d\u00e9cida de se renseigner plus avant. De cette enqu\u00eate, un ouvrage est n\u00e9. Saillens y prend fait et cause pour l\u2019\u00e9mancipation des Malgaches, et s\u2019oppose aux vis\u00e9es coloniales de la France, infond\u00e9es \u00e0 ses yeux. Son ouvrage, paru en France en 1885, s\u2019intitule <em>Nos droits sur Madagascar et nos griefs contre les Hovas examin\u00e9s impartialement par R.Saillens<\/em>. Il est tr\u00e8s rapidement diffus\u00e9 \u00e0 Madagascar.<\/p>\n<p><strong>Que dit ce texte ?<br \/>\n<\/strong><br \/>\nLe pasteur Ruben Saillens estime que Madagascar est en mesure de r\u00e9aliser son unit\u00e9 nationale, et qu\u2019il est d\u00e8s lors criminel de soumettre un peuple qui ne le souhaite pas. Par ailleurs, \u00e0 contre-courant de l\u2019opinion g\u00e9n\u00e9rale, attis\u00e9e par la presse catholique, il prend la d\u00e9fense des missionnaires protestants anglais, qualifi\u00e9s du terme g\u00e9n\u00e9rique classique de \u201cm\u00e9thodistes\u201d et accus\u00e9s de man\u0153uvres anti-fran\u00e7aises:<\/p>\n<p>\u201c(\u2026) Que n\u2019a-t-on pas dit et \u00e9crit, dans ces derniers temps, \u00e0 propos des missionnaires anglais! Le gouvernement britannique trafique la religion; les \u201cm\u00e9thodistes\u201d (car cette d\u00e9nomination particuli\u00e8re a l\u2019honneur, pour la plupart des \u00e9crivains cl\u00e9ricaux et anglophobes, de repr\u00e9senter le protestantisme tout entier) les m\u00e9thodistes ne sont autre chose que des agents salari\u00e9s par le gouvernement anglais pour pr\u00e9parer les voies au commer\u00e7ant, qui lui-m\u00eame est bient\u00f4t suivi du soldat ou du marin. Qu\u2019on nous permette de protester contre cette accusation absolument calomnieuse, et de fournir nos preuves. Nous sommes, en France, tellement accoutum\u00e9s aux proc\u00e9d\u00e9s j\u00e9suites, que le mot seul de missionnaire \u00e9veille dans un grand nombre d\u2019esprits l\u2019id\u00e9e de tartuferie.\u201d[2] <\/p>\n<p><strong>\u00ab Un peuple est n\u00e9 \u00bb<br \/>\n<\/strong><br \/>\nD\u00e9non\u00e7ant la \u201cregrettable\u201d attitude du \u201cgouvernement de la R\u00e9publique\u201d, marqu\u00e9e par une \u201cpolitique agressive qui, au lieu d\u2019\u00e9tablir notre influence \u00e0 Madagascar, ne fera qu\u2019y rendre plus difficile notre commerce, d\u00e9j\u00e0 trop peu consid\u00e9rable\u201d,  le pasteur Saillens en appelle \u00e0 \u201cl\u2019int\u00e9r\u00eat humanitaire\u201d, aux principes universels dont la R\u00e9publique se r\u00e9clame: loin de s\u2019opposer \u00e0 la R\u00e9publique, Ruben Saillens s\u2019en prend au nationalisme \u00e9troit qui, estime-t-il, fait primer la force sur le droit:<\/p>\n<p>\u201c(\u2026) On ne peut pas emp\u00eacher l\u2019histoire de s\u2019accomplir. Un peuple est n\u00e9 dans ces soixante derni\u00e8res ann\u00e9es; jeune encore et peut-\u00eatre \u00e0 moiti\u00e9 civilis\u00e9, il avance \u00e0 grands pas cependant; et l\u2019on peut pr\u00e9dire qu\u2019il atteindra le niveau des peuples de l\u2019occident, car sa civilisation naissante a les m\u00eames racines que la n\u00f4tre: le christianisme. Lui faire la guerre, l\u2019enfermer dans ses retraites des hauts plateaux, emp\u00eacher son expansion sur l\u2019\u00eele enti\u00e8re, c\u2019est retarder de deux cents ans le complet affranchissement de ce pays. M\u00eame s\u2019il y a un int\u00e9r\u00eat -national \u2013 ce que nous contestons- \u00e0 conqu\u00e9rir Madagascar, la France ne saurait oublier que l\u2019int\u00e9r\u00eat humanitaire est sup\u00e9rieur au premier. Notre caract\u00e8re, notre histoire, nos douleurs m\u00eames, tout proteste chez-nous contre l\u2019axiome: la force prime le droit. Nous serions maladroits \u00e0 vouloir l\u2019adopter. Nous ne sommes pas taill\u00e9s, Dieu merci, pour le faire pr\u00e9valoir dans le monde\u201d[3].<\/p>\n<p>Ainsi, ce n\u2019est pas par \u201cmondialisme anti-fran\u00e7ais\u201d (sic) qu\u2019il s\u2019exprime, mais au contraire d\u2019apr\u00e8s une vision de la France, h\u00e9rit\u00e9e notamment de Victor Hugo, et de 1789, qui fait primer l\u2019universel sur l\u2019int\u00e9r\u00eat nationaliste, au nom d\u2019un droit indivisible.<\/p>\n<p>\u201c(\u2026) On peut hausser les \u00e9paules et trouver que c\u2019est faire trop d\u2019honneur aux malgaches que de leur donner une telle importance. Mais il n\u2019y a pas de petites et grandes causes: il y a des causes justes et d\u2019autres qui ne le sont pas. Les principes ont la m\u00eame importance, qu\u2019on les applique \u00e0 un peuple, \u00e0 une tribu, ou seulement \u00e0 un homme\u201d[4]<\/p>\n<p>Ces principes, pour le pasteur Saillens, ne sont pas incompatibles avec l\u2019id\u00e9e coloniale. Comme l\u2019immense majorit\u00e9 de ses concitoyens, il n\u2019est pas oppos\u00e9 au projet colonial tel qu\u2019on le pr\u00e9sentait alors, \u00e0 savoir un effort \u00ab civilisateur \u00bb port\u00e9 par les valeurs de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et appuy\u00e9 sur les principes du droit. Saillens adh\u00e8re \u00e0 bien des th\u00e8mes d\u00e9velopp\u00e9s alors par Jules Ferry, pr\u00e9sident du Conseil. Mais ce qu\u2019il d\u00e9nonce au sujet du cas malgache, c\u2019est la violence, l\u2019inadaptation du projet colonial et le d\u00e9ni de droit:<br \/>\n\u201cEn r\u00e9sum\u00e9, nous croyons que la politique violente ne nous donnera aucun avantage r\u00e9el: nous ali\u00e9nera pour jamais le c\u0153ur de ce peuple\u201d. Il d\u00e9clare croire \u00e0 la \u201cpolitique de la paix\u201d, qu\u2019il recommande \u201dde toutes (ses) forces\u201d et esp\u00e8re que Madagascar devienne pacifiquement \u201cune France orientale \u00bb ind\u00e9pendante. Le r\u00eave, avant l\u2019heure, d\u2019une francophonie postcoloniale?<\/p>\n<p>[1] Voir : https:\/\/defap-bibliotheque.fr\/ressources\/images\/galerie-photos-par-pays\/<\/p>\n<p>[2] Ruben Saillens, <em>Nos droits sur Madagascar et nos griefs contre les Hovas<\/em>\u2026., 1885, p.17.<\/p>\n<p>[3] Ruben Saillens, <em>Nos droits<\/em>\u2026, op. cit., p.100-101.<\/p>\n<p>[4] Ibid, p.102.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le r\u00f4le du pasteur protestant c\u00e9venol Ruben Saillens (1855-1942) dans le d\u00e9bat colonial qui fait rage en France au d\u00e9but des ann\u00e9es 1880. La France doit-elle coloniser Madagascar ? Doit-elle \u00e9vincer l\u2019Angleterre de la Grande Ile et\/ou emp\u00eacher l\u2019affirmation d\u2019un gouvernement Hova (la principale ethnie de l\u2019\u00eele)? 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