{"id":586,"date":"2016-06-05T12:43:12","date_gmt":"2016-06-05T12:43:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/?p=586"},"modified":"2018-06-28T12:44:50","modified_gmt":"2018-06-28T12:44:50","slug":"le-gospel-francophone-une-musique-restaurative","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.fil-info-francophonie.com\/?p=586","title":{"rendered":"Le Gospel francophone : une musique restaurative"},"content":{"rendered":"<p><em>Entre p\u00e9nurie d&rsquo;essence et manifs contre la loi travail, la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise s&rsquo;enfonce dans la sinistrose. Rarement le besoin d&rsquo;\u00e9vasion n&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 si grand. Et si le Gospel nous aidait \u00e0 aller mieux ? <\/em><\/p>\n<p>Si on se penchait sur la mani\u00e8re dont le Gospel francophone, toujours aussi populaire, impacte aujourd\u2019hui ses publics. Face au mal, au stigmate, aux dominants, \u00e0 la tentation de la vengeance, cette musique ancr\u00e9e dans le protestantisme propose des r\u00e9ponses.<\/p>\n<p>Devant la r\u00e9alit\u00e9 du mal,  de la souffrance sous toutes ses formes, il arrive que le Gospel francophone s\u2019inscrive dans un d\u00e9ni euphorique.  Place aux zigomatiques et aux cymbales ! Mais si l\u2019on prend le temps de regarder les r\u00e9pertoires en tant qu\u2019ensembles coh\u00e9rents, la r\u00e9alit\u00e9 est diff\u00e9rente. On s\u2019aper\u00e7oit que l\u2019objet principal du Gospel n\u2019est pas d\u2019esquiver le mal. De distraire en oubliant la mort.<\/p>\n<p><strong>Face au mal : le choix de la consolation  <\/strong>    <\/p>\n<p>Il se propose au contraire d\u2019identifier le mal, tel Mo\u00efse d\u00e9signant Pharaon, afin d\u2019apporter autre chose. Les paroles du Gospel francophone n\u2019ignorent pas les cha\u00eenes et les larmes. L\u2019un des \u00ab tubes \u00bb de Marie Misamu, chantre congolaise disparue en 2016, s\u2019intitule \u00ab Ma consolation \u00bb. Sanglots, cris, envelopp\u00e9s dans une m\u00e9lop\u00e9e intense et inspir\u00e9e int\u00e8grent la probl\u00e9matique du mal, sans ang\u00e9lisme. Mais l\u2019objectif est de sortir de la \u00ab vall\u00e9e de l\u2019ombre de la mort \u00bb point\u00e9e par le Psalmiste (Psaume 23). La musique Gospel est une musique de consolation qui dit le malheur, sans le minimiser, pour mieux inviter \u00e0 survivre \u00e0 la d\u00e9solation et rouvrir l\u2019avenir. Elle s\u2019inscrit de plein pied dans le \u00ab temps de la consolation \u00bb analys\u00e9 par le philosophe Micha\u00ebl Foessel[1].<\/p>\n<p><strong>Face au stigmate : le refus des habits de victime<br \/>\n<\/strong><br \/>\nFace au stigmate, au mot qui blesse, au regard qui rabaisse, la musique Gospel apporte par ailleurs un contre-discours. L\u2019Egypte de Pharaon proposait l\u2019esclavage aux H\u00e9breux ? Les Antilles et l\u2019Afrique de l\u2019Ouest ont subi, durant des si\u00e8cles, les affres de la Traite n\u00e9gri\u00e8re ? Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, les registres du Gospel vont r\u00e9affecter aux anciens esclaves et aux anciens domin\u00e9s de l\u2019\u00e9poque coloniale le vocabulaire des conqu\u00e9rants. Quand Total Praise et Marcel Boungou, dans l\u2019album C\u00e9l\u00e9bration 2, entonnent \u00ab Plus que vainqueur \u00bb, il n\u2019est pas seulement fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Bible (\u00c9p\u00eetre aux Romains, chp 8, v.37). C\u2019est aussi l\u2019invitation \u00e0 refuser les habits de victime, suivant une excellente expression de l\u2019anthopologue Ma\u00eft\u00e9 Maskens[2].<\/p>\n<p><strong>Face \u00e0 la force des dominants : la puissance de l\u2019affranchi<br \/>\n<\/strong><br \/>\nFace \u00e0 la f\u00e9rule des puissants, l\u2019emprise du colon ou du patron tent\u00e9 d\u2019abuser de sa position de force sur un travailleur pr\u00e9caire, la musique Gospel formule aussi une autre contre-proposition : elle mise sur la puissance de l\u2019affranchi. Les jours du dominant son compt\u00e9s. D\u2019esclave qu\u2019il \u00e9tait, le domin\u00e9 s\u2019\u00e9mancipe. Le Gospel s\u2019appuie, pour d\u00e9cliner ce th\u00e8me, sur le mat\u00e9riau primordial constitu\u00e9 par la saga de la sortie d\u2019Egypte (Ancien Testament). Mais il recourt aussi, naturellement, \u00e0 la m\u00e9taphore du salut chr\u00e9tien comme lib\u00e9ration de l\u2019esclavage du p\u00e9ch\u00e9. \u00ab C\u2019est pour la libert\u00e9 que Christ vous a affranchis \u00bb (Galates 5 : 1). Les contenus du Gospel, musique religieuse, sont avant tout spirituels. Mais les usages sociaux de cette musique, aux Etats-Unis comme en France ou \u00e0 Kinshasa, rapatrient le th\u00e8me de l\u2019affranchissement dans les enjeux du si\u00e8cle. L\u2019affranchi, d\u00e9barrass\u00e9 des cha\u00eenes de l\u2019esclave, se d\u00e9couvre puissant, gr\u00e2ce au Dieu qui l\u2019a lib\u00e9r\u00e9. \u00ab Que les faibles disent je suis fort \/ Que les pauvres disent je suis riche \/ Que l\u2019aveugle dit je peux voir \/ Ce  que Dieu a fait en moi \u00bb, chante la Kinoise Dena Mwana (\u00ab Hossana \u00bb, 2011).<\/p>\n<p><strong>Face \u00e0 la vengeance : l\u2019option du pardon<br \/>\n<\/strong><br \/>\nEnfin, l\u2019un des effets, et non des moindres, que la musique Gospel peut induire sur ses auditeurs, est l\u2019option du pardon. Devant le scandale du mal, le r\u00e9flexe de vengeance vient souvent s\u2019inviter sur l\u2019avant-sc\u00e8ne. Il prend les micros, mobilise les tribunes, fait d\u00e9filer les slogans rageurs. Vengeance ! \u00ab Ils vont payer ! \u00bb Toute la construction symbolique du Gospel rejette ce r\u00e9flexe, pour inviter au pardon chr\u00e9tien. La haine et le ressentiment ne sauraient r\u00e9pondre au mal. Le pardon et la paix seuls peuvent lib\u00e9rer du cycle infernal. Un bon exemple nous est donn\u00e9 par Jessica Dorsey et M\u00e9lina Ondjani dans Bondye ou wo (Seigneur tu es tout puissant, en cr\u00e9ole), qui a \u00e9t\u00e9 prim\u00e9 comme meilleur clip aux Angels Music Awards 2015 \u00e0 Paris. Ce chant traite d\u2019un sujet ultra-sensible : la traite n\u00e9gri\u00e8re, et en filigrane, le vieux contentieux entre Africains de l\u2019Ouest rest\u00e9s en Afrique et Antillais. Les premiers, jusqu\u2019au XIXe si\u00e8cle, ont parfois vendu leurs compatriotes en esclavage aux marchands europ\u00e9ens cupides du commerce triangulaire. Les seconds ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9barqu\u00e9s dans les Cara\u00efbes, d\u00e9racin\u00e9s, encha\u00een\u00e9s, esclaves. Jessica Dorsey est Antillaise. M\u00e9lina Ondjani est Gabonaise. En chantant et jouant ce Gospel fastueux dans un clip ambitieux, les deux chantres revisitent les pages les plus sinistres de l\u2019h\u00e9ritage afro-carib\u00e9en, en invitant \u00e0 une m\u00e9moire transatlantique r\u00e9concili\u00e9e et apais\u00e9e : \u00ab La col\u00e8re a parl\u00e9, \/ Les cris ont enfin cess\u00e9, \/ La paix, doit s\u2019imposer aujourd\u2019hui \u00bb (3e couplet).<\/p>\n<p>On parle de \u00ab justice restaurative \u00bb, pour d\u00e9signer un mode de r\u00e9paration qui vise non pas seulement \u00e0 punir, mais \u00e0 am\u00e9liorer le destinataire de la d\u00e9cision de justice. \u00c0 bien des \u00e9gards, le Gospel francophone fonctionne comme une musique restaurative. Ses destinataires font mieux que se divertir en l\u2019\u00e9coutant. Ils sont invit\u00e9s \u00e0 changer, et \u00e0 adopter, face au mal, le choix de la consolation; face au stigmate, le refus des habits de victime; face aux dominants, la puissance de l\u2019affranchi; et face \u00e0 tentation de la vengeance, l\u2019option du pardon.<\/p>\n<p>[1] Micha\u00ebl Foessel, <em>Le temps de la consolation<\/em>, Paris, Le Seuil, 2015.<\/p>\n<p>[2] Ma\u00efte Maskens, <em>Cheminer avec Dieu. Pentec\u00f4tismes et migrations \u00e0 Bruxelles<\/em>, Bruxelles, Editions de l\u2019Universit\u00e9 de Bruxelles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre p\u00e9nurie d&rsquo;essence et manifs contre la loi travail, la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise s&rsquo;enfonce dans la sinistrose. Rarement le besoin d&rsquo;\u00e9vasion n&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 si grand. Et si le Gospel nous aidait \u00e0 aller mieux ? Si on se penchait sur la mani\u00e8re dont le Gospel francophone, toujours aussi populaire, impacte aujourd\u2019hui ses publics. 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