Interreligieux et vivre-ensemble au Burkina Faso

Analyse du discours d’Emmanuel Macron devant les étudiants de l’Université de Ouagadougou.

La récente visite du président français Emmanuel Macron au Burkina Faso a attiré l’attention des médias. Son grand discours devant les étudiants de l’Université de Ouagadougou, le 28 novembre 2017, a rappelé notamment trois choses : l’importance grandissante de la francophonie, signalée par le chef de l’Etat (qui souhaite qu’un dictionnaire de la francophonie soit mis au point), le rôle crucial de la jeunesse dans l’essor du continent, et le besoin de collaboration apaisée, dans un contexte de montée des menaces (djihadisme au sahel).

Depuis le Burkina Faso, le président français a proposé, sur twitter, ce viatique du vivre-ensemble : « trois ciments de l’amitié : la langue, la culture, le sport ». Cette trilogie a fait beaucoup réagir. Tandis qu’en Europe, on s’est amusé à remplacer ou rajouter par des items comme « les soirées », au Burkina, beaucoup ont pensé aussi… à la religion, et notamment à l’interreligieux. Car l’immense majorité des Burkinabès sont croyants ! La religion modèle le quotidien, imprègne les comportements, nourrit prières et fêtes, dans un contexte de cohabitation pacifique des confessions religieuses. Les protestants, principalement regroupés au sein de la FEME, ne sont pas les derniers à entretenir des échanges réguliers avec les chefs coutumiers et les représentants musulmans.

Sur ce sujet, on doit à Katrin Langewiesche une remarquable étude de fond, publiée en 2011 dans le bulletin de l’APAD. Elle fait observer que les pratiques et les cadres du dialogue interreligieux constituent un élément majeur de régulation sociale. Mais c’est aussi un phénomène « auquel observateurs et analystes scientifiques semblent ne pas accorder l’importance qu’il mérite »[1]. Peut-être parce que les Européens qui portent leur regard sur l’Afrique sont trop marqués par la sécularisation ?

Les statistiques officielles du Burkina Faso attestent du caractère multiconfessionnel du Burkina Faso, dominé par l’islam, suivi du catholicisme puis des protestants (évangéliques). Ces derniers représentaient 580.000 fidèles, soit 4% de la population totale, d’après les données de recensement de 2006 (INSD)[2]. Dans ce contexte pluriel, Katrin Langewiesche souligne l’importance au quotidien d’une religion vécue dans la cohabitation paisible des différences. « Au Burkina Faso, le mouvement interreligieux est au début de son institutionnalisation tandis que la population l’expérimente de manière informelle au quotidien depuis des décennies ». Les protestants ne sont pas toujours en pointe dans ce domaine, mais via la FEME (organisation faîtière), et quelques grandes figures comme le pasteur Mamadou Karambiri, ils cultivent des relations régulières avec les musulmans. Dans un contexte où le protestantisme progresse plus vite que l’islam ! L’INSD note ainsi qu’entre 1960 et 2006, l’accroissement du nombre de protestants évangéliques est 5 fois plus important que celui des musulmans, et 2 fois plus que celui des catholiques.

Langue, culture, sport…. et interreligieux

Ces changements rapides du paysage religieux, couplés à une coexistence de plusieurs religions, ont abouti à la multiplication de familles pluri-religieuses, où les membres des différentes religions cohabitent. Katrin Langewiesche observe : « une ethnographie fine et de longue durée a mis en évidence ce que les statistiques ne peuvent pas montrer : une grande mobilité religieuse individuelle, des « conversions réversibles » et des cumuls entre religions monothéistes et cultes des ancêtres ». On fréquente les fêtes religieuses des autres religions, on s’invite aux mariages, on circule d’un lieu de culte à l’autre… La possibilité de la conversion et du changement religieux n’apparaît nullement comme une atteinte à l’équilibre, mais au contraire comme un facteur de cohésion nationale, en augmentant la circulation, la connaissance réciproque et la cohabitation des différences aune sein d’une même famille. C’est d’abord au niveau sociétal que ce dialogue au quotidien s’opère entre protestants, catholiques, musulmans et religions traditionnelles. Mais l’échelon institutionnel est atteint aussi, notamment par la mise en place de l’Union des religieux et coutumiers du Burkina. Il s’agit d’une association inter-religieuse qui regroupe les trois grandes confessions religieuses du Burkina Faso (catholique, protestante, musulmane), ainsi que les chefs traditionnels et coutumiers. Initialement créée pour s’engager dans la lutte contre le Sida, l’URCB a élargi ses activités aux enjeux de lutte contre le paludisme et la tuberculose, et pour la planification familiale. Avec le sport, la culture et la langue, il semble bien que l’expertise interreligieuse s’invite comme quatrième élément du vivre ensemble burkinabè…

[1] Katrin Langewiesche , « Le dialogue interreligieux au service du développement; Elites religieuses et santé publique au Burkina Faso » 33/2011, p.1-19.

[2] L’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD), équivalent pour le Burkina Faso de ce que l’INSEE est pour la France.