L’essor des écoles du dimanche dans l’aire francophone

Anne-Ruolt

Cinq questions à l’historienne Anne Ruolt. Passionnée par la pédagogie et l’apport des acteurs protestants à l’éducation, elle a consacré sa thèse de doctorat aux écoles du dimanche, outils d’enseignement biblique des enfants.

Cette historienne globe-trotter nous en apprend davantage sur ses recherches sur les écoles du dimanche, notamment dans le cadre de la francophonie protestante.

Anne Ruolt, pouvez-vous vous présenter ?

J’ai grandi à Strasbourg, avant d’étudier la théologie, jusqu’à la maîtrise, à la Faculté de Théologie Évangélique à Vaux-sur-Seine. Depuis 1985, mes différents engagements professionnels comme enseignante dans cette discipline m’ont conduit au Tchad, en Côte d’Ivoire, en Suisse et depuis le début de ce siècle à l’Institut biblique de Nogent (94). Une structure qui accueille chaque année des étudiants venus de la francophonie au sens large. En parallèle, j’ai continué des études en sciences de l’éducation jusqu’à la thèse soutenue à l’Université de Rouen (2010), puis un diplôme post-doctoral (2018) à l’EPHE sous la direction de Patrick Cabanel. Mes recherches croisent histoire des idées éducatives et protestantisme.

Vous avez publié une somme en 2012 sur les écoles du dimanche en France[1] ; en quoi ces dernières ont-elles participé à a reconstruction de l’identité protestante dans l’hexagone ?

La publication dont vous parlez est tirée de ma thèse sur l’histoire des Écoles du Dimanche en France au XIXe siècle (2010), dirigée par Loïc Chalmel.
Ce mouvement inter-dénominationnel a été fondé en Angleterre en 1780 par le publiciste R. Raikes. Il proposait d’abord des écoles ouvertes le dimanche pour apprendre à lire et à écrire aux enfants ouvriers la semaine. Dans un deuxième temps, il s’est spécialisé dans l’enseignement biblique des jeunes protestants. C’est cette dernière branche qui, avec l’appui de la Mission de Londres et des protestants anglais, se développe dès 1814 en France.
On se souvient que depuis la révocation de l’Édit de Nantes (1685), en France, les protestants ne pouvaient plus légalement ni posséder, ni lire librement la Bible en famille, lieu privilégié de l’instruction biblique des jeunes enfants. Les écoles protestantes avaient aussi toutes été fermées, et craignant le prosélytisme, de nombreux protestants refusaient d’envoyer leurs enfants dans une école tenue par un maître catholique. Les Écoles du dimanche ont remis à l’honneur l’enseignement biblique des enfants de familles protestantes. Cela s’est fait au travers de croyants lettrés qui éveillent les enfants à la foi en leur lisant et expliquant les récits bibliques, en priant avec eux et en leur apprenant à chanter des cantiques à leur portée. Au-delà des enfants, toute l’Eglise en bénéficie en réalité. Ce modèle d’action est une adaptation du principe de l’ecclesiola in ecclesia (petite église dans l’Église) du piétisme germanique.
La Société des Écoles du Dimanche française (SED) fondée en 1852 sous l’impulsion du méthodiste Jean-Paul Cook, s’inscrit dans le courant des mouvements de réveil qui, comme les Sociétés missionnaires et de diffusion des Écritures n’était pas rattachée à une union d’églises spécifique[2].

Quelle était leur ouverture sur la francophonie ? L’espace des missions ?

En France comme dans les autres pays européens, les Écoles du Dimanche ont sensibilisé les enfants aux Missions étrangères, en particulier celles dans les îles ou les pays sous domination française. Hérité des églises germaniques de tendance piétiste, une offrande missionnaire était quasi ritualisée dans les écoles du dimanche de l’hexagone. Cette offrande était dirigée vers la francophonie d’outre-mer, alors colonisée mais aussi évangélisée. Elle était matérialisée par une tirelire mécanique à figurine de jeune africain qui opinait de la tête pour dire merci chaque fois qu’une pièce tombait dans la fente de la boite. À l’instar des premiers missionnaires méthodistes en France et en Suisse francophone, les premiers missionnaires « en terre païenne » ouvraient une École du Dimanche là où ils fondaient une église locale. Le mouvement des écoles du dimanche s’est donc répandu en Afrique francophone dès le XIXe siècle. Rappelons aussi qu’après le déclin des écoles protestantes, l’action de la Société pour l’encouragement de l’instruction primaire parmi les protestants de France (SEIPF), s’est redéployée à Madagascar.

Depuis l’émergence des écoles du dimanche, quelles évolutions discerne-t-on au niveau des contenus pédagogiques dans le rapport à l’espace francophone ?

Les contenus sont toujours restés axés sur l’enseignement biblique. Mais au fil des décennies, la structure et l’habillage (images utilisées) ont évolué. La décolonisation est passée par là. Entre l’époque du Dr Schweitzer et aujourd’hui, la relation aux missions n’est plus la même. La tire-lire pour l’Afrique, populaire au XIXe siècle, a disparu souvent avec l’offrande missionnaire. On est passé de la littérature surtout pour moniteur à celle pour la jeunesse, mais il reste encore beaucoup à faire en matière de contenus qui conviennent à la francophonie d’aujourd’hui (Europe-Afrique-Caraïbes). Certains supports, simplement traduits de l’anglais, ne sont pas toujours culturellement adaptés aux publics de France, de Côte d’Ivoire ou d’Haïti !

Y a-t-il des particularités francophones dans la catéchisation protestante des enfants, et si oui lesquelles ?

Alors qu’en Amérique du nord et du sud, l’École du dimanche s’adresse aussi aux groupes d’adultes et se déroule en amont du culte dominical, en Europe, sauf exception, elle se limite aux enfants scolarisés dans le primaire, et se déroule aujourd’hui en parallèle au culte destiné aux adultes.
Au début du XIXe siècle, si ces premières Écoles adoptent le modèle des groupes de niveau de l’enseignement mutuel anglo-saxon, le moniteur explique sa leçon selon le modèle d’enseignement socratique, une forme d’entretien qui lui permet de susciter l’activité de l’élève afin d’éviter qu’il ne s’ennuie, tout en vérifiant sa bonne compréhension du sens des Écritures.
Le moniteur est un non expert en théologie, souvent un ancien élève qui prépare la leçon avec les autres moniteurs sous la houlette du pasteur.
Une évolution se dessine au début du XXe siècle, où, sous l’impulsion du pasteur Wilfred Monod, les Écoles du dimanche sont poussées à adopter le modèle d’organisation de l’école républicaine avec des programmes spécifiques pour chaque classe d’âge et des leçons plus magistrales.
Depuis la fin du XXe siècle, non sans liens avec l’évolution des programmes scolaires, on remarque une tendance à privilégier l’approche thématique à l’enseignement chronologique de l’histoire biblique. Les « jeux éducatifs », bannis au XIXe siècle, se développent par ailleurs, et les lanternes magiques ont été remplacées par internet et ses portails francophones (portail Top Kids de TopChrétien par exemple).

[1] Anne Ruolt, L’école du dimanche en France au XIXe siècle, Paris, L’Harmattan, 2012. Pour ses autres travaux, voir : http://univ-rouen.academia.edu/RuoltAnne

[2] L’article 1er des statuts stipule : « Le but de cette Société est de propager les vérités évangéliques par le moyen des Écoles du Dimanche. Elle provoque la formation de ces Écoles, elle en seconde l’établissement et s’attache à les perfectionner, sans vouloir s’immiscer dans leur direction ».